Je quittais le travail avec dans l’esprit une table sur laquelle étaient posés tous mes problèmes. Difficultés au boulot, factures, fins de mois, relations avec les collègues ou les amis, éducation des enfants, fatigue, manque de temps pour l’essentiel et l’accessoire… La table croulait sous les dossiers. Je pouvais presque entendre le bois du plateau grincer sous la charge. Le bruit omniprésent dans la vie parisienne lança une nouvelle attaque quand la rame de métro s’engouffra dans la station. Je me conformais aux usages de l’enceinte souterraine, « laissais descendre avant de monter » avant d’ajouter mon visage inexpressif aux dizaines d’autres visages inexpressifs déjà avalés par le wagon.

Je le vis au moment où la rame quitta la station pour pénétrer le tunnel. Il était assis en face de moi, vêtu d’un pardessus beige foncé élimé aux manches. Soixante ans peut-être. Des chaussures hors d’âge. Pas très riche visiblement. Son visage était différent. Serein. Ouvert malgré ses yeux clos. Dormait-il ? Je n’aurais pu le dire. Il émanait de lui comme une fragrance de générosité. Pauvre certainement, mais j’aurais parié que cet être là était généreux. Cependant, de quelle façon la générosité peut-elle s’exercer si l’on n’a aucun moyen ? Cynique réflexion, les choses les plus fondamentales ne s’achetant pas. Bien sur ! Évidemment ! Mais comment expliquer cela à celui qui a simplement besoin de satisfaire ses besoins les plus basiques et d’accéder à ce mode de vie que les médias et la publicité présentent comme « normal »? Les stations défilaient, et loin de ces interrogations mon vis-à-vis gardait les yeux irrémédiablement fermés au milieu de son visage tranquille. Un philosophe ? Un sage ? Un adepte du yoga ou du bouddhisme ? Un prêtre ? Impossible à dire, mais sans aucun doute quelqu’un de différent. Un homme qui avait certainement trouvé le moyen de s’affranchir du stress ordinaire, des combats éreintants et inutiles, des soucis quotidiens insignifiants mais ô combien épuisants. Ses mains bougeaient, un peu. Elles caressaient nonchalamment le cuir noir et poli par le temps d’une serviette ouverte posée verticalement sur ses genoux, de laquelle dépassaient quelques livres usagés. Ses paupières l’empêchaient de me voir le dévisager, mais il semblait bizarrement conscient de ma présence. Je n’aurais pu donner à cela une explication rationnelle, mais j’étais certain qu’il savait. Cela ne l’incommodait d’ailleurs pas le moins du monde, et il ne montra pas le moindre signe d’agacement. Un moment, je me vis lui parlant, quémandant le secret de sa rayonnante plénitude. Je ne le fis pas. Ce fut lui qui parla. Peu avant la station où je devais descendre, sans ouvrir les yeux, sans s’adresser à moi ou à quelqu’un en particulier, il dit d’une voix claire :

-« Excusez moi. La prochaine, c’est bien gare du nord ? »

J’acquiesçais, étonné de m’entendre préciser que je descendais aussi, malgré le peu d’intérêt que cette information pouvait présenter pour quiconque. Chacun sa route…

Il referma sa serviette sans hâte, au moment où le train entrait dans la station. Les portes s’ouvrirent, il se leva, déplia les cinq brins de la canne blanche qu’il avait posée derrière sa serviette, descendit et balaya le sol devant lui pour trouver le mur qui le guiderait pour sa prochaine étape. J’entends encore le cliquetis de l’extrémité de sa canne sur le sol. Je me souviens de ses paupières baissées, de son visage. Je me revois le dépasser rapidement en courant après l’horaire, et regarder à cette exacte seconde ma table à problèmes. Ils étaient tous là. Aucun n’avait disparu. Mais Dieu qu’à ce moment là, ils m’ont semblé ridiculement petits.

***

J’ai vécu ces moments il y a bien longtemps. Déjà je me disais … CHANCE !

Aujourd’hui, autour, ailleurs, Idleb, prix nobel génocide, dictatures, tortures, chacun pour soi… Rien, nulle part, n’est parfait. Pourtant, tout de même, il y a des endroits où la vie est plus amicale. Quoiqu’on en dise, difficile de ne pas constater que « France » rime avec « chance ».